Didiche

Quarante-quatre ans après le premier cri jailli d’un petit visage fripé et bleu de Schtroumph, il est tombé, sans pouvoir même en pousser un dernier, sans doute, sans même un murmure, dans une rue grise de verglas aux abords d’un parc, le crâne embrasé, le cerveau effacé sous l’impact d’un projectile infâme tiré au hasard par une sorte de snipper interne qu’on appelle «rupture d’anévrisme». Rupture d’anévrisme « cataclysmique », d’après les termes du médecin qui a reçu son corps mort au bloc de l’hôpital.

Il s’appelait Dylan. Pierre-Dylan très exactement, mais il n’aimait pas trop cette composition, préférait tout simplement Dylan. En raison même probablement de l’étrangeté qui pouvait résulter, pour un petit, tout petit garçon, de cette appellation composée, Dylan s’est très vite transformé en « Didiche ». Il préférait davantage, encore.

Il a poussé grandement en taille, en cheveux et en barbe pour devenir cet homme aujourd’hui abattu. Comme d’autres qui tombent, qui sont tombés, qui sont appelés très normalement et très horriblement à tomber dans l’injustice inéluctable de la mort. Pas tout à fait comme d’autres, pourtant, non. Car celui-là était mon fils.

Un homme droit debout dans ses bottes, que je me suis mises aux pieds, moi qui en toute logique (mais quelle logique ?) aurait dû m’éloigner bien avant lui. Un homme droit tout simplement, dont le regard de grand calme et de grande tendresse ordinaires pouvait pourtant fulgurer en colères de révoltes contre les mille agressions des alentours ordinaires.

Il avait la droiture, la générosité, ce regard d’une finesse acérée et terriblement juste sur les autres. Il avait le talent. Il avait la musique des autres avant d’en jouer la sienne. Il avait le dessin, c’était (non pas devenu), mais viscéralement) un artiste et je suis chaleureusement admiratif de ce qu’il faisait du bout de son pinceau ou de son crayon graphique. Un homme que j’étais fier de savoir exister. Fier. Très fier.

Un homme de qui des centaines connaissaient et avaient appris et rencontré la chaleur et l’humour dingo. Réalisateur et scénariste capable de produire un film intitulé « La nuit de l’invasion des nains venus de l’espace »…

Il donnait, en plus de cela, des cours de monstres dans une MJC nancéienne. Il avait réalisé une encyclopédie des films hautement improbables et introuvables… plus de 150 ! C’est dire.

Il est tombé, et le snipper interne clandestin ne savait certainement pas l’étendue des dégâts causés par sa chute. Ne savait pas qu’avec lui une bonne partie du monde s’écroulait.

Restent de lui des souvenirs à hurler – de rire, bien entendu – des souvenirs de bonheur, de chaleur… de bien-être, de bien vivre, de complicité en silence, de soleil partagés. C’est bien beau les souvenirs, comme si ça suffisait…

« Ne pleure pas celui que tu as perdu, réjouis-toi de l’avoir connu », a dit quelqu’un.

Sans aucun doute. Ce qui ne reconstruira pas, malgré tout, le monde.

Ma fierté d’avoir connu cet homme est immense. Pour couronner le tout, mon fils !

Didiche.

Didiche, rien que pour sa maman et moi, d’abord. Pour tellement d’autres ensuite. Tellement d’abandonnés à trois pas derrière lui sur le bord de la route.

Didiche, mon gamin, hé-ho ! Putain ! Fais-nous une farce, une énorme, une gigantesque, une que personne avant toi n’a eu l’idée de réaliser, celle-là, ni n’en a eu la capacité. Reviens ! Allez, quoi, bordel de dieu, s’il te plaît, reviens… J’attends.

 

 

Pierre Pelot

Commentaires

  1. janvier 30th, 2013 | 23:28

    Merci pour ce texte magnifique, que je lis et relis inlassablement, dont la force de l’écriture est venue gifler mes émotions et lui soutirer les larmes de ma profonde affliction.
    Didiche me manquera.

    kazy (quasi)

  2. février 4th, 2013 | 12:06

    Merci pour lui, l’ami.

    Y

  3. l'Dâv
    février 6th, 2013 | 15:17

    Didiche à été pour moi 1 compagnon de fiesta génial et modeste dans les années 90,
    je n’ai connu son état-civil que longtemps aprés avoir acheté ses bouquins à mes filles.
    L’hommage que lui rend son papa est immense de courage et d’humanité.
    Va maintenant falloir vivre avec ce chagrin,allez les amis ,j’en prends un peut pour moi, que vous en ayez un peut moins. D.

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